Partager l'article ! Gabin.: Au refuge nous avions demandé le chat le plus moche, le plus vieux, celui qui ne serait jamais ado ...
Haridelle et Compagnie
Le blog sérieux, énervé et
décalé des chevaux en liberté.
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
Au refuge
nous avions demandé le chat le plus moche, le plus vieux, celui qui ne serait jamais adopté. Un peu surprise la bénévole nous avait présenté Caramel, un gros chat roux, caïd et mascotte de la
chatterie, volontiers fugueur pour aller traîner près des boxs des chiens.
Caramel, rapidement adopté et ramené par une écervelée ne supportant pas que le chaton lui mordille le bout des orteils, était là depuis huit ans.
Va pour Caramel.
Une fois à la maison Caramel s’avère cracheur, sauvage, grognon et dégourdi. Pour grimper à l’étage il ne prend pas l’échelle de meunier, trop simple : il gravit à la verticale le pilier de bois et se hisse d’un coup de rein sur le plancher. Il ne marche pas, il déambule, roule des épaules et toise son monde de sa supériorité, il impose le respect, il s’installe, il phagocyte, il intègre, il charme.
Désormais rebaptisé Gabin, le nouveau venu sympathise avec Rimbaud et Margot, nos chiens, se couche près d’eux jusqu’à partager aimablement les paniers.
Petit à petit il accepte avec méfiance les câlins, une caresse par ci, une gratouille par là, toujours ombrageux avec l’humain, sur la défensive. Chat échaudé etc.
Un beau jour, des semaines après son arrivée, il monte sur nos genoux et s’offre aux papouilles.
Gabin nous accepte dans son univers.
Après des mois nous l’entendons pour la première fois ronronner.
Gabin nous choisit.
Il fait son trou, il est chez lui, nous sommes chez lui. Ensemble, unis.
Adepte des randonnées sur les toits et dans les rues adjacentes il part de longues heures et revient heureux de ses nouvelles conquêtes amoureuses et territoriales.
Le placard à linge, le bord de la fenêtre, le fauteuil devant la cheminée et surtout les lits sont ses propriétés, ses lieux de repos, de réflexion et assurément de méditation.
Le Caramel hargneux, suspicieux, s’est mué en Gabin confiant, tendre et affectueux.
Non sans garder ce que l’on appelle pudiquement une forte personnalité. Faut pas déconner.
Un midi il rentre essoufflé, épuisé, il monte à l’étage et s’effondre sur le sol. Abattu. Gabin est très mal en point, à bout de forces, nous ne comprenons pas comment il a pu revenir jusqu’ici, le portail est haut, l’effort inimaginable.
Le vétérinaire diagnostique une éventration importante, trouve d’évidentes traces de crocs, Gabin s’est fait attaqué par un chien en visitant un jardin. Il s’en tirera après une longue opération, de longs jours de convalescence et de soins. Et, bien sûr, de grosses injections d’amour.
Curieusement un de nos voisins (ancien du SAC, short surdimensionné et néanmoins moule burnes, torse nu, velu et brioche distendue, chaussettes en fil d’écosse remontées jusqu’aux genoux et claquettes simili cuir) nous dit l’avoir vu se faire taper par une voiture et tituber sur le trottoir. Pourquoi ne nous a t’il pas prévenu ? Est-ce parce qu’il garde le chien de son fils pendant cette période estivale ?
Balourd, lâche, vil, l’humain dans toute sa splendeur ne cessera jamais de nous décevoir. Connard.
Quelques années plus tard un autre voisin, plus charitable celui-là, mieux fagoté aussi, bien que ceci n’est pas de rapport avec cela, nous averti que Gabin est en fâcheuse posture en haut d’un poteau téléphonique en bois. Coincé entre les noeuds de fils il ne peut s’extraire de son piège. C’est l’automne, il pleut, il fait nuit, poser une échelle est dangereux, nous essayons, le sol est très glissant. Finalement ce sont les pompiers qui sortent notre baroudeur de sa posture inconfortable.
Gabin finit sa nuit coulos, tout en ronrons, devant un bon feu de bois en ne pigeant pas pourquoi il rêve de camions rouges et de casques rutilants.
Les jours passent, les années. Rimbaud nous quitte à 18 ans, Margot à 17. Toupie arrive puis Snoopy et enfin Léonard. Gabin est le chef de cette meute affectueuse, il règne en vieux sage sur sa cour dont nous faisons partie intégrante.
Gabin a 21 ans quand il s’arrête subitement de manger et de boire. Inimaginable chez nous. C’est une insuffisance rénale grave. Le vétérinaire nous propose une euthanasie immédiate : « Ce chat souffre, il ne vous le dit pas mais il souffre, il ne peut pas rester comme ça. »
Nous refusons cette solution trop rapide. Il nous est impossible de décider de la vie ou de la mort de notre petit chéri. L’alternative est de perfuser Gabin, trois fois par jour, « c’est de la médecine de brousse » précise le véto perplexe, quasi goguenard. Soit.
L’appétit revient tout doux, Gabin accepte ses piqûres sans rechigner, il reprend du poids et sa place devant la cheminée. Le feu tourne à plein jour et nuit, nous crevons de chaud, lové sous son plaid Gabin, serein, reprend des forces. Il revient aussi dormir dans mes bras en me léchant le visage de sa langue rappeuse.
Quel bonheur que cette sensation désagréable.
Gabin est âgé, nous savons qu’il est en fin de vie mais cette fin sera heureuse, nous lui devons. Nous ne le quittons plus, son bien-être est notre priorité.
Les Titis ont compris ce qui se passe : Toupie prête ses coussins, Léo lèche son petit frère pendant ses injections.
Toujours gourmand Gabin se délecte de poulet, de canard, chaque soir il est avant nous à table et attend avec impatience le service.
Subitement il ne peut plus manger, il boit peu. En deux jours il perd la moitié de son poids, il a du mal à se lever, à marcher. Nous savons la fin proche, inéluctable.
Lundi et mardi nous nous relayons pour l’aider, le prendre dans nos bras, l’aider à marcher, le faire boire. La nuit de Mardi à mercredi est blanche et intense en émotion. Sereine aussi.
Mercredi matin Gabin fait un dernier tour de ses propriétés. Titubant il sort dans le jardin, Danièle à la parade il laisse ses dernières forces dans un ultime état des lieux. Après un court malaise il reprend sa place sur nos genoux.
A 15 heures trente, après 14 ans de vie commune, après plus de sept mois de rémission heureuse, après nous avoir donné une prodigieuse leçon de courage, Gabin s’éteint paisiblement dans nos bras.
La maison est vide.
Au revoir petit amour.