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Haridelle et Compagnie
Le blog sérieux, énervé et
décalé des chevaux en liberté.
| Mai 2012 | ||||||||||
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Je l’ai rencontré une première fois au centre ville de Dijon accompagné de ses chiens. Il faisait un peu peur aux gens. Un homme qui marche, ses chiens alignés de droite et de gauche autour de lui formant une colonne large de plusieurs mètres qui fendait la foule, n’est pas forcément rassurant. Moi, il m’amusait plutôt, je le pensais original, il était souriant, avenant. Nous avons fait connaissance, discuté de sa passion, de son amour pour ses animaux, ses amis. Il dégageait un truc : une humanité, une compassion, une amitié débordante.
Une tristesse infinie l’habitait, c’était palpable, une méfiance vis à vis de l’humanité, un retrait de la société « normale ».
La seconde fois que je l’ai rencontré je me baladais en forêt avec mon jeune frère. Il faisait très chaud, c’était le plein été.
De loin nous avons vu arriver vers nous un équipage insolite : Trois chiens, des beaucerons, encadrant un cheval sur lequel un homme torse nu montait à crû.
Je l’ai tout de suite reconnu.
Arrivé près de nous le groupe a stoppé sa route. J’ai rappelé au cavalier notre précédente rencontre et l’impression forte qu’elle m’avait laissée.
Il a fait un geste de la main et s’est mis à aboyer d'une voix rauque : "haouh haouh".
Aussitôt les trois chiens, dont j’ai malheureusement oublié les noms, sont allés se coucher tranquillement, peinards, à l’ombre d’un arbre. Les uns contre les autres.
Puis l’homme a parlé à Ragnar, son cheval : « Baala, baala. ». Le cheval s’est couché lentement sous lui et, cou tendu, son ami assis sur son flanc, s’est mis à brouter, la bouche de biais. Je n'avais jamais vu pareil façon de manger chez un cheval...
Nous avons parlé de ses projets de spectacles, de sa technique pour communiquer avec les animaux, du dressage, du traditionnel fait de contraintes et de supériorité abusive et de celui qu’il pratiquait humain, complice et affectueux.
Mon frère, qui n’avait jamais entendu parler de cet homme étrange, était abasourdi par cette osmose qui se dégageait de ces cinq êtres si différents et qui se comprenaient parfaitement.
Ce bonhomme assis sur son cheval couché exhalait un mystère. Son visage anguleux, ses yeux fins, son regard appuyé, son corps d’athlète, sa tenue spartiate, ses paroles mesurées et ses gestes sobres façonnaient un personnage de cinéma, un héros d’épopée grec. Un autre monde.
Après une demie heure de discussion l’homme a lancé de nouveau : « Baala. ». Le cheval s’est doucement redressé.
Du haut de sa monture il a aboyé à nouveau et les chiens se sont approchés pour l’encadrer.
Les cinq membres de cette étonnante confrérie sont repartis sous le soleil comme ils étaient arrivés.
Il parlait aux animaux, avec sa voix, avec son corps, avec ses gestes, peu importe : il conversait réellement avec eux.
D’aucuns le disaient fou, mais qu’est ce qu’un fou ? Il ne portait pas d’entonnoir sur la tête, ne se prenait pas pour Napoléon, n’emmerdait personne. Il suivait sa route, un sentier caillouteux parsemé de pièges, d’ornières et de vigiles de la pensée unique.
Cet homme était un aristocrate de la folie, de ces fous qui font avancer le monde.
Des fous lumineux il avait le savoir, la fierté.
Des fous précurseurs il avait l’opiniâtreté, le désir de faire partager.
Des fous solitaires il avait la fragilité.
Il subissait la moquerie ou le respect. Il en va ainsi de ceux qui ne choisissent pas les parcours balisés.
Je sais peu de choses de sa vie privée, quelle importance, je sais simplement qu’il n’avait pas sa place dans notre société conformiste et cadrée, qu’il était d’une autre planète, un astéroïde né de son esprit sur lequel les animaux à deux ou quatre pattes vivent en harmonie, parlent le même langage, se complètent et s’aiment sincèrement.
Je le croyais dans une troupe de spectacle, chez Bartabas ou ailleurs, je pensais qu’il avait enfin trouvé sa voie, fait son trou comme on dit, qu’il avait enfin trouvé le soutien qu’il méritait tant. Je me trompais…
Un matin d’août 2008 il a laissé le monde à ce qu’il était et est parti définitivement vers d’autres cieux.
Il s’appelait Michel Buzard, c’était un homme exceptionnel, un fou noble et respectable, un fou de légende.